Que pourrait et devrait être l’agriculture végétalienne ?

 D’abord faisons le point sur les principales agricultures qui produisent les aliments que nous consommons actuellement :

L’agriculture « industrielle »

D’abord il y a ce que l’on appelle l’agriculture industrielle mondialisée : monoculture sur des surfaces énormes, productions artificialisées, élevages gigantesques qui ne respectent rien, produits uniformisés, fades, peu nutritifs, contenants un cocktails de toxiques, transports aberrants des produits,… Bref, il n’y a pas grand monde pour défendre cette agriculture là,… à part ceux qui sont payés pour le faire, les lobbys de l’agro-busines et peut-être aussi quelques politiciens qui, depuis des décennies, ont vu dans le low-cost de l’alimentation, le moyen de créer artificiellement du pouvoir d’achat (à gauche) et de diminuer le coût du salariat (à droite).

L’agriculture « conventionnelle »

Elle représente l’essentielle de notre agriculture familiale actuelle, il s’agit surtout d’un mix entre savoir-faire paysan et conseils techniques des marchands de produits et de machines. En Wallonie, une des régions d’Europe où l’élevage est le plus dense, 50 % de la fertilisation des cultures repose sur les effluents d’élevages, le reste étant des engrais chimiques.

Il y a ici « à boire et à manger » : entretien du paysage, produits et savoir-faires de terroir, agriculture à taille humaine mais on trouve aussi dans le giron de l’agriculture conventionnelle des dégradations inquiétantes de l’environnement local ou global :

  • Érosion des sols nourriciers (perte de sol = 3,5 T/ha.an en moyenne en Wallonie), rappelons que la couleur naturelle de nos fleuves et rivières n’est pas le brun…
  • Diminution des taux d’humus de plus de 50 % en 50 ans sur les zones les plus productives, dont la Hesbaye, en grandes cultures.
  • Pollution au nitrate des nappes phréatiques : l’essentiel de la Wallonie a dû être placée en « zone vulnérable » et sous contrôle stricte.
  • Contribution aux gaz à effet de serre : les 1,17 millions de bovins wallons émettent entre-autre du méthane, un gaz dont l’effet de serre est considérable, de telle sorte que les émissions équivalentes d’une vache sont de l’ordre de grandeur de celles d’une, voire de plusieurs voitures.
  • Érosion de la biodiversité, disparition des insectes, des oiseaux, progression des espèces invasives,…
  • Impact sur les écosystèmes lointains : notons que l’alimentation de nos vaches et cochons repose pour 3/4 sur des aliments produits ailleurs, dont du soja transgénique produit en Amérique latine, sur des champs créés en détruisant la forêt équatoriale.
  • Disparition des agriculteurs : chaque année, de façon quasi invariable depuis des décennies, nous perdons 3 % de nos agriculteurs, de telle sorte que, depuis les années 90, nous avons perdu plus de la moitié des agriculteurs wallons.

L’agriculture biologique : Le refus du chimique

Il y a plus d’un siècle déjà, l’agriculture biologique est née de la perception par le courant naturiste que les progrès de la science agricole nuisaientt à la qualité des aliments, et donc à la santé des humains. Des « pères fondateurs » se sont ensuite succédés, apportant chacun leur pierre à l’édifice : Sir Howard, H.P. Rush, R. Steiner jusqu’à Fukuoka et encore Bill Mollisson, pour n’en citer que quelques-uns.

Mais, après sa reconnaissance publique dans les années 80, l’agriculture bio a fini par se faire encadrer par un label européen qui suscite des controverses au sein de toutes les associations bios, donnant lieu à des oppositions entre « le » bio (industriel) et « la »bio (traditionnelle).

Quoiqu’il en soit, concrètement et à minima, l’agriculture biologique se définit par le refus du chimique.

Ceci a pour conséquence directe de lier quasi obligatoirement le et la bio à l’élevage, seule source possible de fertilisants azotés disponibles en quantités pour les cultures.

Dans sa forme la plus parfaite, l’agriculture bio se base sur un écosystème ferme qui inclu l’élevage. Accessoirement, les maraîchers bios de bords de villes se font livrer du fumier et utilisent des engrais bio sous forme de granulés composés de déjections d’élevages généralement mélangés à des poudres de sangs, plumes, os et autres résidus d’abattoirs.

Dans sa forme la plus spirituelle : l’élevage biodynamiste, la vache est mise sur un piédestal, elle est vue comme le lien entre les forces telluriques et la ferme. Alors que dans les élevages conventionnels les vaches laitières vivent 4 ans, dans les élevages paysans elles sont gardées parfois 18 ans et chaque jour on veille à leur bien-être. Mais plus largement, il n’est pas possible de bien faire le métier d’éleveur si on aime pas ses bêtes. Le bon éleveur prend soin de leur donner la meilleure alimentation, il les accompagne à toutes les étapes de leur vie, il se relève la nuit pour les aider à mettre bas, ses vêtements et ceux de toute sa famille sont imprégnés de leur odeur, tous les jours il les regardent dans les yeux, il leur parle, tous les jours sauf peut-être un, celui où elles partiront à l’abattoir. Car « élever c’est tuer », tuer pour sélectionner les meilleures vaches, pour la santé du troupeau, tuer aussi parce que sinon il n’y aurait vite plus assez d’herbe pour nourrir tout le monde sur la ferme. Et ce moment est dur, paradoxale, à tel point qu’on ne veut pas le voir. Curieusement, dans un monde agricole si souvent en crise, il y en a qui ne manquent jamais d’argent, ce sont les marchands de bestiaux, ceux qui emportent loin des regards ces bêtes, vers des abattoirs où elles seront probablement égorgées selon le rite halal.

Le non-labour : le refus de la charrue

Suites aux terribles tempêtes de poussières, les Dust Bowl aux USA dans les années 30, on a commencé à réfléchir à l’impact destructeur du travail du sol en matière d’érosion des sols. Est née alors, petit à petit, une pratique agricole qui vise à travailler le sol le moins possible, à le couvrir en permanence et à s’interdire de le retourner avec une charrue. Cette pratique s’est fort développée chez les agriculteurs conventionnels en grandes cultures et donne de bons résultats en matière de conservation des sols, de redéveloppement de la vie des sols, de stockage de carbone dans les sols surtout lorsqu’elle se conjugue avec des techniques qui lui font écho telle que l’utilisation de couverts végétaux et l’agroforesterie.

Au départ et pour l’essentiel, cette pratique n’est toutefois pas bio, elle ne se refuse ni les engrais ni les herbicides même si elle tend naturellement à réduire tous les biocides afin de préserver la vie des sols et la biodiversité qui lui est utile, son animale fétiche étant le lombric.

Cette pratique ne se positionne pas non-plus sur l’élevage, elle peut être liée à l’élevage ou pas.

Récemment est née dans ce giron le concept de maraîcher sur sol vivant, un concept dont on entendra certainement encore parler.

L’agriculture végétalienne sur sol vivant : le refus de l’élevage

Le mouvement végane et ses pendants plus philosophiques nous interroge actuellement à deux niveaux : sur le rapport éthique entre les humains et les autres animaux d’une part, et sur le poids environnemental de nos choix alimentaires.

Ces considérations ont amené la conception de plusieurs modes d’agriculture encore au stade marginal telle que l’agriculture biocyclique et l’agriculture veganic qui refusent à la fois le chimique et l’élevage.

Mais pourra-t-on toutes et tous manger immédiatement bio, végane et pour pas cher ?

Peut-être pas, alors autant se recentrer sur l’essentiel, sur la non-violence, la réduction de la violence en agriculture, sur la bienveillance envers toutes les formes de vies présentes et avenirs, depuis les organismes du sol que nous cultivons et jusqu’à l’ensemble des écosystèmes de notre belle planète. Essayons d’inventer une agriculture solidaire de tous les animaux, y compris nous, les humains, solidaire de nos enfants, des mangeurs et des producteurs. Il nous faudra donc nourrir les vers de terre, accueillir la biodiversité libre, la vie animale sauvage sur nos parcelles, rendre la terre plus riche que nous ne l’avons trouvée pour les générations futures, ne pas impacter négativement les écosystèmes lointains ou voisins, stocker du CO2, nourrir plus de gens au m² afin de pouvoir diminuer la pression de l’agriculture sur les zones sauvages, sans oublier de nourrir l’agriculteur et le rendre heureux et prospère.

L’agriculture Végétalienne sur sol Vivant se veut cohérente depuis la plus petite parcelle de sol et jusqu’au climat planétaire, elle se veut agroécologique et sans élevage, ni lien indirecte avec l’élevage.

Outre la question de l’exploitation animale, se passer de l’élevage permet d’atteindre bien plus facilement un haut niveau d’exigence environnementale.

Notons qu’il existe une technologie éprouvée de captage et de stockage de CO2 : la plante, et que ce sont aussi les plantes qui produisent l’essentiel des matières organiques qui nourrissent la vie du sol, et que ce sont encore les plantes qui abritent et nourrissent l’essentiel de la faune sauvage. De toutes les plantes, celles qui jouent le plus intensément ces 3 rôles ce sont les arbres. Selon cette approche, l’agriculture la plus durable serait alors celle qui compte le plus d’arbres.

Actuellement l’élevage mondial s’est monstrueusement développé au point de devenir un des plus gros émetteur de gaz à effet de serre, l’élevage rentre en compétition tantôt directement sur la consommation de denrées alimentaires pour les humains, tantôt sur les surfaces et l’espace laissé à la faune sauvage.

L’urgence mondiale et la solution sont donc à la décroissance de l’élevage et à la reconstitution de nos sols et de nos écosystèmes grâce à l’agroforesterie, à la fertilisation organique intensive, aux couverts végétaux et à la réduction du travail du sol.

Afin de préserver la bonne santé des producteurs, des consommateurs et de toutes les petites bêtes qui contribuent à l’agroécosystème ou bien ne font qu’y passer, il convient également d’éliminer tous les biocides qui sont interdits en bio.

Par contre l’urée de synthèse présente un intérêt qui mérite que l’on s’y attarde, celui de pouvoir aisément substituer les effluents d’élevage dans le système de production en combinaison avec du BRF, soit des branches d’arbre broyées.

 

Ceci n’empêche pas d’imaginer d’autres itinéraires sans engrais, par exemple celui de la forêt nourricière en permaculture, un système très productif mais qui ne produit pas tous les aliments et qui met un temps assez long pour s’installer (quelques années, voire décennies).

Alternativement le lombricompostage du foin peut être une belle option et remplacer les herbivores dans la production d’un engrais très riche, aussi riche que du fumier de poule. Toutefois, ce système sera plus extensif et demandera un travail supplémentaire au producteur (culture et récolte du foin, lombricompostage) sans donner lieu à des revenus additionnels.

 

L’agriculture végétalienne sur sol vivant peut donc donner lieu à plusieurs itinéraires techniques qui excluent tous l’élevage et qui atteignent tous de très hauts standards environnementaux :

  • un itinéraire presque bio, ayant toutefois recours à de l’urée de synthèse. Il est immédiatement praticable pour produire à prix abordable ;
  • un itinéraire basé sur le lombricompostae, plus cher et pouvant être totalement bio, réalisable après quelques années mais produisant à des prix plus élevés ;
  • un itinéraire forêt nourricière, bio, productif mais ne permettant pas de tout produire et demandant un certain temps de mise en place.

Mais avant tout, place à la créativité, laissons les agriculteurs de cette discipline émergente nous proposer de nouvelles façon de cultiver que nous ne soupçonnons pas encore !

Témoignages

L’agriculteur qui opte pour cette forme d’agriculture doit s’intégrer dans l’écosystème existant sans le bouleverser mais en cherchant à le valoriser pour développer un milieu propice à une cohabitation entre l’homme et l’animal tout en préservant les intérêts personnels de chacun.

Le fait d’avoir favorisé les haies a réellement boosté la population d’auxiliaires qui était quasi invisible quand on est arrivés. Côté mammifères, on est dans une campagne très agricole avec très peu d’espaces réservés pour les animaux, sauf pour les animaux d’élevage…
Pascal, maraîcher en agriculture biovégétalienne en Loire-Atlantique.
L’agriculture végétalienne ne s’adresse pas qu’aux végétaliens, elle s’adresse aux personnes qui ont envie d’être cohérentes avec leurs idées. En bio, ils sont obligés d’utiliser du fumier conventionnel car le fumier issu de l’agriculture bio n’existe pas ou presque pas puisque ce sont des élevages extensifs avec des animaux qui sont souvent dehors, le peu de fumier récupéré c’est pour l’exploitant. Quand on achète du fumier, ça provient d’élevages intensifs. Ça peut être une réelle solution pour ne pas dépendre de l’agriculture intensive et de l’agro-industrie.
Marie, maraîchère en agriculture biovégétalienne en Loire-Atlantique
Je produis 2 ou 3 tonnes de blé par hectare. Je fais moins de rendement en grain que ceux qui utilisent des intrants biologiques (farines de plumes ou d’os, fientes de volailles, etc.) mais attention, pas forcément moins de marge économique ! D’ailleurs, beaucoup de céréaliers en agriculture biologique ne veulent plus de l’élevage et cultivent en agriculture biovégétalienne sans le savoir. La fertilisation d’origine animale est chère et peut venir de loin, ce qui est source de dépenses supplémentaires et de pollution.
Thierry, céréalier en agriculture biovégétalienne en Loire-Atlantique